Alcide

 

 

Le ballon d’Alcide et Jérôme n’était pas un vrai ballon de foot parce qu’ils n’avaient que 6 ans. Mais tout de même, quand il tomba dans la rivière, le petit Jérôme tenta de le rattraper. La berge était haute et glissante et le cri que fit son copain en disparaissant, jamais Alcide ne l’oublia. Il descendit précautionneusement vers l’eau et ne vit plus ni le ballon rouge ni l’anorak rouge de Jérôme. Il trottina sur la rive boueuse en pleurant et en criant : Jérôme ! Jérôme ! Pourtant l’idée qu’il vivait une histoire et que les histoires finissent bien le rassurait un peu. La rivière, en faisant un coude, s’élargissait en divaguant entre divers îlots pierreux couverts de saules nains où s’accrochaient de vieux pneus, des lambeaux de couverture et les inévitables sacs plastiques. Sur le plus proche s’étalait une forme rouge agitée par l’eau ou qui s’agitait…

 

 

 

 

O       

 

 

« Alcide, disait sa mère vingt ans après, adorait les histoires que je lui racontais, le soir, avant qu’il s’endorme. Pour lui, les êtres les plus invraisemblables ne pouvaient qu’exister. Il avait peur de rencontre un dragon dans l’escalier de la cave ou que notre brave Médor se métamorphose en lion, ou qu’un aigle géant l’emporte. Aussi, même à 6 ans, il avait toujours son poignard et son lasso, c’est à dire un canif et une longue ficelle. Plus tard, il a fait du foot avec son meilleur copain dont j’oublie toujours le nom, dans une bonne équipe junior, mais sans jamais songer à faire carrière : pour lui, c’était du jeu. Je me demande s’il n’a pas toujours considéré sa vie comme un jeu ou comme une de ces histoires que je lui racontais… »  

 

 O    

 

 

« Adolescent, disait son père, il s’est passionné pour les jeux de rôle. Il y aurait passé les nuits ! Ses personnages n’étaient ni glauques ni pervers. Plutôt de ceux qui délivrent les captives, combattent les vampires ou retrouvent les trésors perdus. S’est-il conduit ainsi au lycée ou à la fac ? Non, mais peut-être était-il déçu de n’en avoir pas eu l’occasion. La vie est plus terne que la littérature qui en fait chatoyer bien des aspects. Au fond, il aurait voulu que la réalité dépasse la fiction. Mais sa jeunesse, mis à part un certain militantisme, a été sans histoire. Ah ! oui, un jour, avec son canif, il a démonté une serrure pour délivrer un pauvre vieux que des voyous avaient enfermé dans une cave. Il a eu son heure de gloire dans le quartier. Mais c’est son seul exploit ! »     

 

 

O   

 

 

« Alcide ! disait Caroline. J’ai eu du mal à m’habituer à ce prénom. Les parents devraient réfléchir avant d’accabler de ridicule  un môme  pour toute sa vie ! Vous savez qu’Alcide est l’un des noms d’Hercule ? Affubler ainsi un enfant ! est-ce qu’on peut accomplir les Douze Travaux ? Et cette histoire du bébé qui étrangle un boa dans son berceau ! On rit, mais je prie Dieu que de telles aventures ne se rencontrent pas. Il m’accuse d’être une vraie mère-poule pour nos filles. J’ai peur quand je ne les entends plus depuis un moment. Pensent-elles vraiment que le chien des voisins n’est pas si méchant , que l’on survit plus d’une demi-heure en marchant le long de l’autoroute et qu’on peut monter dans la voiture d’un monsieur qu’on ne connaît pas ? Pourtant, moi, je n’ai pas fait comme ma belle-mère, je ne leur ai jamais raconté d’ histoires où tout finit bien et je ne leur ai pas donné de noms d’héroïnes.

 

 

O

 

 

« Mes chers amis, dit Alcide, je vous remercie d’être tous là, si joyeux pour fêter nos trente ans de mariage et ma retraite. Enfin la quille !

Merci Caroline pour tant de jours heureux et pour nos enfants arrivées à bon port grâce à tes soins archi-précautionneux.

Merci, maman, pour toutes les belles histoires dont tu  as enchanté leur enfance    et qui leur ont donné le solide optimisme qu’il faut garder en des temps difficiles.

Merci, Mireille et Magali, de n’avoir jamais inquiété gravement votre mère et d’être revenues de Chine et du Pérou pour fêter vos vieux parents.

Merci, Jérôme, pour cette bonne bouteille de champagne que nous allons savourer. Ce ne sera pas une bouteille à la mer, nous n’aurons pas à la repêcher ! »

Au clin d’œil qu’ils échangèrent, les moins futés des invités comprirent qu’il y avait un très vieux secret entre Alcide et Jérôme.

 

(Madeleine)