Aline      

 

 

Aline a 12 ans, elle rentre du Collège. Elle lance sa sacoche sous le porte-manteau. On parle beaucoup, dans la salle de séjour. Papa est déjà là, et Yves, le grand frère, qui étudie à Marseille. Et maman, bien sûr. Ils se taisent, maintenant, tout autour de la table, comme s’ils n’attendaient plus qu’elle. A la tête qu’ils font, elle est sûre de ce qu’elle va entendre. « Voilà, dit maman, papa va habiter ailleurs, pas à Aix. A Nantes. »  « Oui, dit papa, maman et moi, on va vivre séparément. Mais on sera quand même toujours vos parents. Et vous viendrez me voir en Bretagne. »

Le nez d’Aline la démange. Elle se gratte le bout du nez. Elle ne sait quoi dire, elle se frotte un nez qui picote de plus en plus. Ils la regardent tous. « C’est comme quand elle était bébé, dit maman. Vous vous rappelez ? »  « Oui… »dit papa dont la voix s’enroue. Ils ont les larmes aux yeux. Et alors, Yves va chercher l’album de photos. Ils regardent le bébé qui se gratte le nez et puis, au fil des pages, d’autres photos. Alors, grand-père, de son fauteuil, près de la fenêtre, dit : « Et si, tout ça, c’était une mauvaise blague ? » Et personne ne dit le contraire. Et puis, maman dit : « Ce n’est pas encore tout à fait sûr. C’était pour vous prévenir quand même. Ce sont des choses qui arrivent. »

Et une semaine plus tard, la famille va manger des crêpes et boire du cidre au bord de la mer, comme si on était en Bretagne, sauf que le ciel est tout bleu.

 

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Aline a 25 ans. Elle introduit sa carte à l’entrée du parking et va ranger sa voiture dans le box à son nom. Elle est à l’heure, comme toujours. Elle prend l’ascenseur. A peine est-elle parvenue à son bureau, d’où l’on aperçoit les îles du Frioul, que sa collègue Béatrice lui dit en riant: « Tu es convoquée à la Direction, il paraît que c’est urgent ! Ils ne peuvent plus se passer de toi… »

Elle frappe à la porte du bureau du Grand Chef. « Ah ! vous voilà, Mademoiselle ! »  Et le patron en personne lui apprend tout de go que c’est bien regrettable mais qu’après l’audit qu’elle sait, une compression de personnel a été décidée, et, bref, qu’elle est licenciée. Aline reste sans voix, tellement abasourdie, qu’elle se tient là, debout, et se gratte désespérément le nez, comme une ahurie, comme une demeurée.

-- Et c’est tout ? demandent les collègues. Mais l’audit a bon dos, tu aurais dû lui demander des justifications plus précises. Et d’abord l’aviser que tu es syndiquée. Attaque-le aux Prud’hommes ! Si tu crois que nous ne savons pas qu’il veut caser quelqu’un à ta place ! On ne tardera pas à savoir qui !

 

Aline est bien d ‘accord. Elle aurait dû… Elle imagine un discours cinglant qu’elle ne prononcera jamais. Elle n’a aucun talent d’oratrice ou de bagarreuse et c’est dommage. La moutarde lui est montée au nez, certes, mais en vain. C’est contre elle-même que se retourne sa colère. Elle a honte de sa couardise ! 

 

 

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Aline a 35 ans. Elle avait fini par retrouver du boulot. Et puis ç’avait été sept années merveilleuses de chez merveilleux avec Martin. Ils travaillaient dans la même ville, ils avaient les mêmes amis, ils aimaient la musique, les randonnées et les voyages. Leur appart. était vaste, ensoleillé, plein de souvenirs rapportés du bout du monde. Ils envisageaient d’avoir des enfants. Ils n’en étaient pas à choisir les noms mais presque. Et  voilà que Martin devient grave, amer, sarcastique. « Pourquoi faire des malheureux de plus sur terre, accroître le nombre des humains qui finiront par s’exterminer après avoir causé la disparition des autres espèces et le réchauffement de la planète ? » Aline croit qu’il ne l’aime plus, ce qui n’est pas vrai : il ne peut s’empêcher de dire ce qu’il pense, il a la manie d’argumenter. Il y a de pires défauts. Aline croit que, peut-être, il ne l’a jamais aimée, qu’ils se sont mépris l’un l’autre sur leurs sentiments. Mais ce n’est pas vrai en ce qui la concerne , il n’y a qu’avec lui qu’elle voudrait continuer à vivre ! Dès qu’il reprend son discours désespérant, elle tombe, plutôt qu’elle ne s’assied, dans un fauteuil, un pouf ou sur la moquette et elle se gratte le nez avec l’ongle de l’index, puis son pouce en fait le tour sans fin dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est une sorte de stupeur qui la rend méconnaissable. Amorphe, les yeux vides, elle s’enferme dans un cercle invisible. On pourrait dire qu’elle s’est psychiquement jetée dans un puits sans seau et sans poulie.

Il faudra sans doute une prise en charge, comme on dit, faire appel à la famille, envisager un traitement de longue durée….

 

(Madeleine)